Alimentation

Le glyphosate : ce que Monsanto savait et n’a pas dit

En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer — l’agence de l’OMS spécialisée — a classé le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l’homme » (groupe 2A).

La même année, l’Autorité européenne de sécurité des aliments concluait qu’il était « peu susceptible » de provoquer le cancer.

Les deux agences avaient accès aux mêmes données publiques. Elles n’avaient pas accès aux mêmes données privées — celles que Monsanto avait gardées pour elle.

Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé au monde. Introduit en 1974 sous le nom commercial Roundup, il est devenu indissociable des semences génétiquement modifiées « Roundup Ready » que Monsanto a développées pour lui résister. Le modèle économique était verrouillé : agriculteur achète semences, achète herbicide, recommence chaque saison.

En 2017, des milliers de documents internes de Monsanto ont été rendus publics lors de procès aux États-Unis — les « Monsanto Papers ». Ils montrent comment l’entreprise a organisé pendant des décennies des campagnes d’influence scientifique : financement d’études favorables, placement d’articles dans des revues sous des noms de chercheurs indépendants, organisation de contre-offensives réglementaires chaque fois qu’une étude indépendante pointait un risque.

Un email interne de 2003 résume la philosophie : « We don’t want to discover any more adverse effects. »

Les effets que les études indépendantes ont documentés incluent : perturbation du microbiome intestinal, perturbation endocrinienne, stress oxydatif cellulaire, associations épidémiologiques avec les lymphomes non hodgkiniens. Bayer — qui a racheté Monsanto en 2018 — a versé plus de 11 milliards de dollars en règlements judiciaires aux États-Unis sans reconnaître sa responsabilité. Les procès continuent.

La présence du glyphosate dans l’alimentation est mesurable et documentée.

Des résidus ont été retrouvés dans la farine de blé, les céréales de petit-déjeuner, les bières et vins, le lait maternel humain, les urines. Une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association en 2017 a comparé des échantillons d’urine collectés entre 1993 et 1996 avec des échantillons de 2014-2016 : la concentration de glyphosate avait été multipliée par 12.

Ce n’est pas parce que nous en mangeons plus. C’est parce que nous en mangeons depuis plus longtemps.

La décision européenne de réautoriser le glyphosate en 2023 pour dix ans supplémentaires illustre la mécanique réglementaire. L’évaluation était largement basée sur des études fournies par l’industrie elle-même, via un consortium de firmes agrochimiques. Le Parlement européen avait voté une résolution non contraignante demandant une interdiction progressive. La Commission a ignoré.

Il y a un angle souvent oublié dans ce débat.

La question n’est pas seulement le glyphosate. C’est le modèle agricole qui rend le glyphosate nécessaire — des monocultures à grande échelle, des semences sélectionnées pour la résistance chimique plutôt que pour la résilience biologique, des sols appauvrissant progressivement leur vie microbienne. Le glyphosate est le symptôme d’une architecture agricole industrielle qui a choisi la productivité à court terme sur la durabilité systémique.

Les agriculteurs qui ont adopté ce modèle n’ont souvent plus le choix. Les semences alternatives ne sont pas subventionnées de la même façon. Le marché est structuré pour que le chemin de moindre résistance passe par Roundup.

Ce n’est pas du hasard.


Pour aller plus loin :
– Pourquoi êtes-vous malade ?
– Santé et Alimentation

← Article précédent Réveils nocturnes : pourquoi se réveille-t-on à 3 h du matin ? Article suivant → L’inflammation chronique de bas grade : le terrain commun de nos maladies